Quatre albums : une fantastique odyssée papier 2010 de Mister Renart
C’est un petit bilan de ses aventures papier que nous avons proposé à l’exquis Renart, dessinateur lyonnais membre à de l’Atelier arbitraire. Seconde chance, scénarisé par Antoine Ozanam (KSTR), Base Neptune (Manolosanctis) et Que j’ai été, scénarisé par Charlotte Blazy et Joseph Safieddine (Les Enfants rouges). Et, en season finale de l’année du renard, Succube qui pointe le bout de son nez pour décembre (Manolosanctis). Voilà de quoi alimenter l’envie de discuter de cette épopée 2010 avec ce charmant auteur, qui nous parle influences, couleurs, travail avec ses scénaristes et mues de son trait en fonction de ses livres.
Damian Leverd : Pour commencer, Loïc, quels sont tes premiers souvenirs de dessins qui petit t’ont marqué, qu’il s’agisse de BD, de films ou encore de série animée télévisée ? Et penses-tu un jour voir un plus grand film d’animation que le Voyage de Chihiro ?
Renart : Comme beaucoup d'enfants, j'aimais les Bd d'aventures classiques : Tintin, Spirou... quand j'y pense, ce sont tous des roux... m'ont-ils orienté inconsciemment à faire de la Bd ? Qui sait ?
Plus tard, à 7-8 ans, j'ai commencé à regarder X-Files (le premier épisode que j'ai vu c'était Métamorphoses, en septembre 94). Ca a vraiment été la série phare qui a marqué toute ma jeunesse. J'étais extrêmement friand des aventures de Mulder & Scully, au grand dam de mes parents. Il y a parfois des rediffusions à la télé, j'essaye de ne pas les manquer. La série a un peu vieilli, il s'en dégage maintenant un petit côté "cheap" pas déplaisant.
Quant à Chihiro, tu tiens là une bonne source. Il y a beaucoup d'autres films d'animation qui me plaisent énormément (Mindgame et Jin-Roh en tête) mais j'avoue que Chihiro reste mon petit favori. Je m'y sens chez moi. En ce sens, je ne pense pas que je retrouverai jamais les mêmes sensations avec un autre film... mais bon, on dit qu'il ne faut jamais dire jamais.

Mes informateurs, extrêmement nombreux dans le grand monde lyonnais, m’ont soufflé que lorsque tu as entamé l’Ecole Emile Cohl de Lyon, la bande-dessinée n’était pas ton premier objectif professionnel. Ton idée initiale te menait à l’animation. Quelle série de circonstances a fait que tu te sois dédié à la BD, jusqu’ici ?
J'ai toujours hésité entre animation et bande-dessinée. Lorsque je suis entré à Emile Cohl j'avais en effet une préférence pour le milieu de l'animation, qui est un tout autre univers que la Bd et se rapproche plus du cinéma. J'avais l'idée qu' on pouvait s'exprimer avec plus d'aisance dans l'animation. J'ai donc étudié et comparé les deux pendant deux ans, pour me rendre compte que je n'étais pas fait pour l'anim' (mais alors vraiment pas). Il faut une certaine rigueur et une patience que je n'ai pas. De plus, au contact de l'équipe Arbitraire, j'ai compris qu'au contraire de ce que je pensais la Bd est un moyen d'expression bien plus grand et plus libre que l'animation :
- de par les cadrages (en anim toujours le même : format 16/9è ou 4/3è, rarement autre chose) complètements libres de la Bd,
- le propos (en animation, on est rarement tout seul, et même rarement chef de projet, alors les idées ce sont souvent celles des autres),
- le style de dessin utilisé (en Bd, on peut essayer tout un tas de techniques, on peut même les mixer. Encore une fois, l'animation maintenant c'est bien souvent la même technique froide et rigide (encore qu'il y a des exceptions)
- et même, la reconnaissance (à part le réalisateur, vous lisez tous les noms des intervallistes qui défilent à toute vitesse à la fin des films ?)
Je ne veux pas faire l'apologie de la Bd, néanmoins je suis heureux de faire ce métier. Quant à savoir si j'exercerai toujours dans dix ou vingt ans... l'avenir nous le dira.

2010 est une année on ne peut plus chargée pour toi, avec à la suite trois albums se retrouvant chez les libraires : Seconde chance, scénarisé par Antoine Ozanam (KSTR), Base Neptune (Manolosanctis) et Que j’ai été, scénarisé par Charlotte Blazy et Joseph Safieddine (Les Enfants rouges). Et, en season finale de l’année du Renart, Succube qui pointe le bout de son nez pour décembre (Manolosanctis).
Quel regard portes-tu sur ton travail avec Antoine Ozanam, qui a un peu attendu pour sortir chez les libraires ? Votre collaboration va-t-elle nous donner de nouveaux épisodes ?
Ma collaboration avec Antoine a marqué mon entrée dans le monde de la Bd. J'ai beaucoup appris à son contact. J'ai fait beaucoup d'erreurs, des erreurs de débutant, il faut bien le dire, mais au final j'en suis sorti un peu grandi et plus apte à vraiment appréhender la bande dessinée. Antoine est un puits de science niveau Bd, il connait énormément de choses et est lui-même très productif (bien plus que moi d'ailleurs, et de loin !). J'espère que nous collaborerons encore ensemble sur de nouveaux projets... en fait non, je n'espère pas, je sais que ça se fera, dans un avenir proche ou lointain.
Pour parler un peu plus de Que j’ai été, album traitant d’un sujet peu aisé l’évolution psychologique d’une jeune fille qui a échappé à un pédophile, je me demandais comment tu avais abordé ton dessin sur ce sujet. Peux-tu nous en dire un peu plus ? J’ai lu que cela a été l’occasion d’épurer ton trait, en usant du lavis. Est-ce uniquement une évolution de ton style, ou une création d’un trait plus spécifique pour cet album, quitte à refaire tout autre chose dans tes prochaines planches ?
L'idée de départ pour Que J'ai Eté, c'était que le thème étant déjà difficile et lourd (dans le sens chargé d'émotion hein) je voulais que le dessin, lui, soit très épuré et plus limpide. Je voulais travailler à la plume et au lavis, et laisser mon poignet dessiner l'histoire au fur et à mesure, presque sans crayonné, à tâtons, même malgré les erreurs.
Au final je ne sais pas si on peut parler d'évolution, néanmoins c'est une piste qui m'a permis de m'exprimer d'une autre façon, qui comporte ses défauts mais qui au final rend le dessin plus vivant, plus sincère. Même si ça ne se voit pas forcément dans mes nouvelles productions, celles-ci tirent l'enseignement de ce que j'ai appris en dessinant Que J'Ai Eté. J'ai envie de pousser encore un peu plus et de tenter de nouvelles techniques. Je suis jeune, je n'ai pas envie de m'enfermer tout de suite dans un style de dessin (et même d'histoire) unique.

Tu fais une (belle) utilisation du sépia sur Que j’ai été. Pour toi, quelle importance recouvre la coloration sur tes albums, où tu es allé du monochrome en passant par la bichromie de Base Neptune et les couleurs de Seconde chance ? Est-ce un travail aisé, après celui du dessin ?
D'abord, merci pour le compliment. La couleur (et même son absence) est un élément très important pour donner le ton d'un album. Il faut sentir quelle technique donnera le meilleur rendu et servira le mieux l'histoire. Pour Seconde Chance, qui est une BD virevoltante, j'ai utilisé des couleurs flashy au possible, parfois pas forcément du meilleur goût, mais je pense au final que c'était la meilleure décision à prendre. Base Neptune, une BD plus "expérimentale" (et dessinée à une période où j'étais sous l'influence du travail de Bézian) a héritée d'une bichro froide, "spatiale".
La couleur c'est le plus long, c'est le plus difficile. Ca a toujours été ce que je préfère, dans la Bande Dessinée comme dans la peinture. Tout n'est que couleur, si je puis dire. Je me souviens toujours de cette citation de Gauguin (que j'essaye de caser partout où j'en ai l'occasion) qui dit : "Comment voyez-vous cette ombre ? Bleue ? Alors n'hésitez pas à la peindre aussi bleue que possible." J'ai suivi les enseignements colorés de Nicolas De Crécy et sa méthode de couleurs complémentaires absolument ahurissante.
Il n'y a rien que je déteste plus que des couleurs Photoshop mal utilisées, avec ce calque de couleur gris un peu flou pour dessiner l'ombre sur la peau, comme on le voit trop souvent. Le coloriste que j'admire beaucoup, c'est Walter. Il a un sens inné de la couleur, de la bonne couleur. Il sait comment marier chaque teinte et toujours de la bonne façon. Walter, c'est Le maitre.
Ayant depuis dessiné « pour » d’autres scénaristes, quelle réflexion te vient sur ton propre travail en ce domaine, en particulier sur Base Neptune et Succube ? Avoir pu travailler notamment avec Antoine, cela t-a-t-il fait évoluer dans l’écriture de tes scénarios ?
Sans doute. J'apprends de leur expérience dans le domaine et de mes propres erreurs. Je fais un gros complexe d'infériorité par rapport à Antoine ou Maximilien, ces types qui peuvent écrire au moins 5 ou 6 Bd par an, en écrivant l'histoire entière, chargée de documentation, de façon limpide et sans problèmes scénaristiques. Je suis très impressionné par leur travail mais cela ne me fait pas réécrire mes histoires pour autant. J'essaye de lire un maximum de livres, c'est de là que je tire ma principale inspiration. Je suis un passionné de lecture. Lire me donne envie d'écrire.
Cela fait environ 5000 ans que les hommes écrivent et c'est bien là la plus grande richesse de l'humanité. Si des extra-terrestres quelconques arrivaient sur Terre bien après l'extinction de l'homme afin de ramener chez eux une trace de notre culture, je ne pense pas qu'ils choisiraient une statuette antique ou la pyramide de Khéops. Non. Je pense qu'ils devraient choisir un bouquin, juste un bouquin... même si c'est un Bernard Werber.

Peux-tu nous dire si tu as des projets pour toi-même ou pour d’autres dessinateurs (je pense ici à Maximilien Le Roy, qui annonçait t’emmener avec lui sur un prochain album) ?
J'ai beaucoup de projets, et une année (voir plus) qui s'annonce chargée. Je dois bien évidemment dessiner le deuxième et dernier tome de Succube, mais aussi plusieurs projets bien distincts les uns des autres avec différents scénaristes aux commandes. J'en reparlerai lorsque tout cela sera plus avancé.
Quant à Maximilien, ça me plairait beaucoup de dessiner du projet qu'il m'a confié et que tout se passe bien. Ça sera encore une fois complètement différent de ce que j'ai déjà pu faire, autant pour l'histoire que pour le dessin. J'ai hâte de me confronter à ce projet, ce sera un challenge relevé.
Pour clore les aventures papier de Renart, on ne peut qu’évoquer la réputation d’un Fantastic Myster Fox capable de démultiplier ses planches tels des terriers dessinés. Donc d’où te viendrait ta productivité légendaire ? Et n’est-ce pas un peu compliqué d’avoir autant d’albums à défendre presque simultanément (problème très relatif, j’en conviens) ?
On ne peut pas vraiment dire ça vu que, comme je l'avais dit sur Sceneario.com, tout cela c'est un peu de l'esbroufe : les sorties repoussées ou très rapides de certains albums font que les quatre sont sorti en 1 an.
Ma technique de dessin est assez rapide, ce qui peut aussi expliquer que je fasse mes planches rapidement... quoi qu'il en soit, je connais tellement d'auteurs plus rapides et plus bosseurs que moi que je ne mérite pas vraiment cette réputation (néanmoins pas déplaisante, hein).
Défendre plusieurs albums aux sorties similaires c'est compliqué ! C'est une question que je ne m'étais pas posé au départ, bravo d'y avoir pensé. Ça ne m'avait pas effleuré l'esprit mais en effet, c'est parfois délicat, j'ai peur de pénaliser les livres à cause de leurs sortie trop soudaine. Heureusement, j'ai fait des albums assez différents : certains trouvent leur compte dans la SF de Base Neptune, d'autres apprécient Seconde Chance et le travail d'Ozanam et d'autres préfèrent les lavis de Que J'ai Eté. Damn, je n'aime pas cette phrase, ça fait prétentieux.
A propos de tes différents albums, t’ont-ils fait rencontrer différents publics, notamment en dédicaces ? Et comment s’est déroulée de ce point de vue cette riche année 2010 ? Et y-t-a-t-il des autres publics vers lesquels tu aimerais te diriger, comme le public jeunesse ?
Comme je ne suis pas très connu dans le milieu, j'attire peu de monde connaissant déjà mon travail et mes albums. Les gens qui viennent me voir sont des gens qui s'intéressent à autre chose que les grosses productions écuries Soleil Dargaud Delcourt etc, qui viennent chercher de la nouveauté et donc se rapprochent des éditeurs plus "petits" et des indépendants.
Pour un public jeunesse, je dirais "pourquoi pas", si on me propose un projet qui se tourne vers cet univers. Pour l'instant, je ne pense pas être en mesure ni avoir l'envie de me tourner vers cette branche, je ne comprends pas assez les codes et le langage des enfants pour proposer quelque chose de bon.
Copain <3
Ouah, et dire que c'est moi qui ai l'originale de l'illustration de Succube qui est publiée dans cet article... (vive les concours sur Facebook).
