Les enquêtes d’Andrew Barrymore, ou l’art du tango policier
Nicolas Delestret dégaine son trait inspiré depuis maintenant quelque temps, en particulier en tandem avec Jean David Morvan pour leur série hugolienne « L’homme qui rit », chez Delcourt. Il passe au scénario pour créer une trilogie, avec Rodéric Valambois, « Les Enquêtes d’Andrew Barrymore » chez Dargaud. Leur habile personnage principal, détective adepte de techniques modernes d’investigation, se retrouve plongé dans un cluedo du grand ouest américain des plus réussis. Petit Format en a profité pour aller juger de la dextérité en interview de ce membre de l’atelier Local 27, histoire de parler du premier album de son triptyque en germe et de ses activités blogistiques.
Damian Leverd : Nicolas, ayant un peu inspecté les méandres de la presse régionale septentrionale, j’ai découvert un autre Delestret, visiblement pas manchot avec une arme à feu. Il y a là une origine familiale te conduisant à écrire sur le grand Ouest américain et ses 6 coups ? Et avoir grandi dans la ville reine du baseball dans le nord, cela pousse-t-il vers sujets transatlantiques ?
Nicolas Delestret : Ah Ah ! Tu as découvert un article sur mon oncle ! Sinon le choix du western s'est fait simplement : nous voulions avec Rodéric trouver une époque charnière où la modernité aller tout chambouler sur son passage. C'est un peu le thème du premier album, la modernité d'Andrew face au traditionalisme de Jim. Mais c'est aussi de cette manière que nous voulions faire évoluer la ville au fur et à mesure des albums. Que va devenir cette petite ville paysanne avec les chamboulements qui vont transformer l'Amérique à la fin du 19ème siècle ?
Un peu plus sérieusement, d’où vient ce projet de collaboration avec Rod Valambois, sur un western, qui plus est policier ?
On est ami depuis quinze ans avec Rodéric mais c'est réellement notre première collaboration. Nous nous retrouvions seuls le matin à l'atelier du Local 27. Ce qui nous a permis de développer cette histoire mais je ne sais plus vraiment comment cela est venu. Nous avions tous les deux envies de raconter une histoire policière. C'était aussi pour nous un défi technique car une enquête policière nécessite des mécanismes narratifs bien rodés pour que ça fonctionne, on ne peut pas laisser des choses en suspens, on est obligé de bien peser le pour et le contre de chaque éléments qu'on donne au lecteur, etc… Ça nous branchait pas mal tout ça.

Tes références en matière de western, qu’elles soient bédéphiles, cinéphiles, vidéoludiques ou télévisuelles, quelles sont-elles ? Ton complice dans la série Rodéric Valambois a eu la gentillesse de m’accorder quelques instants. Il m’a dit avoir grandi comme beaucoup avec les différents westerns, classiques ou spaghettis. Mais ce qui l’a notamment intéressé dans la période est son côté charnière, avec l’opposition entre l’Ouest ancien et son shérif et l’arrivée de scientifiques, modernité incarnée par le personnage d’Andrew Barrymore. Était-ce important à tes yeux, et comment as-tu développé ce thème ?
Mes références doivent être les même que celle de Rod, principalement des films, quelques livres, bizarrement je n'ai jamais était accro au bd de western (bien sûr j'ai des Lucky Luke, Blueberry, Bouncer etc…). Mais pour moi cette époque se caractérise plus par des récits comme Tom Sawyer voir… Attention tu vas rigoler… La petite maison dans la prairie. La petite vie des pionniers ou des filles de salons m’intéresse plus que celle des cowboys je crois. Les récits historiques qui relatent en détail la vie des gens à cette époque-là m’inspirent beaucoup plus. Y a pas mal de doc sur la 5 ou ARTE dans le genre, et j'en suis assez friand. Bon, sinon, j'ai adoré jouer à Deadlands, un jeu de rôle western-zombi. :)
Et en matière policière, je lisais dans l’entretien accordé au journal luxembourgeois le Quotidien que toi et Rodéric oscilliez entre Poirot et Holmes. Comment avez-vous construit votre intrigue ? Quels sont les principes que vous avez suivis pour réussir la construction de votre histoire ?
C'est assez compliqué de répondre à cette question. Dans la création et l'écriture de l'histoire, il y a beaucoup de hasard qui intervient, pourquoi choisir tel option plutôt qu'une autre… C'est le feeling ou l'inspiration. C'est dur à décrypter. Ce qui est sûr c'est que dès que l'un d'entre nous a une objection sur le déroulement de l'intrigue, on cherche autre chose jusqu'à ce qu'on soit tous les deux d'accord. Nous avons construit l'intrigue autour du thème modernité face à la tradition. Et nous ne voulions pas appuyer plus en faveur de l'un que de l'autre, d'où la conclusion de l'histoire. Après certains éléments se sont glissés d'eux même dans la construction de l'histoire, la pièce de monnaie d'Andrew, par exemple, n'avait au début pas d'autre rôle que celui d'un tic d'Andrew. Finalement au fur et à mesure de la construction de l'enquête, c'est devenu un indice important.
Tu œuvres comme scénariste sur cette nouvelle série que vous lancez. Comment se passe ce passage à cette fonction, toi qui assures le « seul » dessin sur « L’homme qui rit », scénarisé par Jean David Morvan ? Quelles sont tes influences en matière de scénario ?
Effectivement, professionnellement c'est le premier scénario que je signe. Mais avant l'homme qui rit j'ai toujours écrit mes propres scénarios. Je ne partais donc pas sans "bagages". Bizarrement je suis plus serein quand j'écris que quand je dessine, l'écriture n'est que plaisir, là où le dessin est parfois plus difficile. J'adore la fluidité qu'arrivent à atteindre certains scénaristes : Taniguchi ou Urasawa racontent leurs histoires de manière si limpide qu'ils t'entrainent très facilement dedans. J'aime aussi leur manière de parler de l'humain. L'humain est au centre de l’histoire. Je suis aussi très admiratif du savoir-faire des « anciens ». Peyo par exemple est aussi un merveilleux narrateur. Il équilibre incroyablement ses histoires avec suspense, humour, action. Impossible de lâcher un album après l'avoir entamé.
Extrait du blog local 27 (dessin de François Duprat)
Pour ce qui est du dessin, où seul Rodéric Valambois intervenait, quel rôle as-tu joué ? Etait-ce comme dans un bon tango où tout l’art réside dans le maintien du rythme et de la bonne distance ?
Exactement ! Je n'avais pas envie d'intervenir sur le dessin, ne voulant surtout pas le gêner. On a choisi les personnages ensemble et si un personnage ne convenait pas on en rediscutait. Mais je ne crois pas avoir crobardé de personnages. Pour la mise en scène, ce fut pareil. On rediscute de certains plans pour une question de fluidité, ou de certains cadrages mais encore une fois je ne suis pas intervenu graphiquement. Bref j'ai vraiment joué le rôle de scénariste et pas celui de dessinateur.
Les enquêtes d’Andrew Barrymore sont annoncées comme une trilogie. Qu’attendre des prochains volets ? Et avez-vous déjà tout arrêté avec Rodéric Valambois pour ces deux autres volumes ?
Trilogie ou plus, tout dépendra de l'accueil du public. En tout cas, un cycle se termine pour la petite ville d'Old Creek Town à la fin du troisième tome. Les scénarios du tome 2 et du tome 3 sont finis. Et Rodéric a bientôt achevé de dessiner le tome 2 (sortie prévue pour avril 2011). Pour le second tome, l'enquête se situera en partie sur le chantier d'un chemin de fer, proche d’Old Creek Town. On continuera à suivre l'évolution des personnages dans la ville. Le troisième tome se passera à la Nouvelle Orléans, sur les traces du passé d’Andrew.

Projet de couverture du tome 2 des Enquêtes d’Andrew Barrymore (Rodéric Valambois)
J’ai une question d’un dessinateur roubaisien que tu connais bien (dont je tairai le nom, par respect pour son anonymat) : penses-tu que qu’après avoir vu Secret de Brockeback Mountain, on puisse discerner une petite ambivalence entre Jim et Andrew ?
Autant qu'entre Spirou et Fantasio ou que Tintin et Haddock. : )
Une jolie parenté pour le duo Jim/Andrew ! Mais cela a-t-il été difficile de construire un album qui puisse convenir à différents types de lectorats, jeune ou plus âgé ?
Bizarrement non, je pense que ce type de lecture est tellement ancré dans notre inconscient que cela se fait facilement. Généralement on sait ce qu'on peut mettre ou pas. Il y a bien la fin du second tome où la question s'est posée. Notre éditrice nous a fait remarquer que la fin qu'on proposait alors changeait radicalement le ton de la série. La fin était très dure et beaucoup plus adulte. Il a donc fallu ruser pour garder une fin similaire mais plus « facile à digérer ».
Propos recueillis par Damian Leverd. Suite et fin de l'entretien paraitra mardi 5 octobre 2010 !

