INTERVIEW : « B Side » of Miss Bagieu, Interview avec Pénélope [2/3]
Où nous tissons un fil plus actuel avec Pénélope, qui nous parle de son arrivée chez Gallimard, de l’importance de son « Cadavre exquis », plus personnel que jamais, de l’art de se constituer un studio de colorisation pour être sauvée par le gong mais aussi un peu de musique. Quand même.

Cadavre exquis, album de la consécration et des Emmy Awards
Damian Leverd : Entrer chez Gallimard, et devenir la voisine de Le Clézio, JK Rowling, Joann Sfar, Modiano, est-ce aussi émouvant pour une dessinatrice que pour un musicien de signer chez Capital Records pas loin de Queen ou chez Mergers à côté de the Arcade Fire ?
Pénélope Bagieu : Ah bah j'étais contente hein, c'est sûr ! Quand je suis allée signer mes exemplaires de presse, j'étais dans une espèce de petit bureau, très Poudlard justement, avec des vieux meubles de bibliothécaire pleins de petits tiroirs en bois et des vieux lustres. Et il y avait des piles de cartes de visite avec écrit " avec les compliments des éditions Gallimard " et ce genre de trucs. C'est vraiment un truc en plus, pour un éditeur, d'avoir une tradition littéraire, comme c'est le cas chez Gallimard, ou chez Casterman. D'ailleurs ça se sent aussi dans la façon dont travaillent les éditeurs, enfin en tout cas celui avec qui j'ai bossé sur Cadavre. Bon, ça m'a surtout pas mal mis la pression, parce que j'étais très très fan et très admirative de la collection Bayou, et que je n'arrivais pas à me rendre compte qu'il allait y en avoir un avec mon nom dessus. Ça et le fait que ce soit Joann qui m'ait convaincue de le faire et qui m'ait encouragée et soutenue pendant plus d'un an, j'avais vraiment tellement peur qu'il trouve ça nul et qu'il regrette de m'avoir proposé... au début, ça m'a beaucoup bloquée. Pendant un long moment. Et puis là encore, j'ai été très bien entourée et j'ai fini par me mettre un coup de pied aux fesses et me mettre à bosser. Je suis bien contente d'avoir terminé !
La création de « Cadavre exquis » s’est notamment faite dans l’Oregon. Que t’a apporté ce passage transatlantique, dans la cité des Shins en particulier ?
Ça n'avait rien de professionnel, je suis partie comme pour des vacances, avec une copine, et là-bas on a très peu travaillé. Donc c'est surtout au niveau personnel que ça m'a beaucoup apporté. Pour ce qui est du boulot, c'était juste un autre cadre de travail, avec de nouvelles couleurs, des nouvelles têtes, du nouveau café...
Portland est une ville extraordi naire, et probablement la seule qui m'ait donné envie jusqu'ici de quitter Paris pour de bon. Elle n'a rien à voir avec les autres villes américaines, rien à voir avec l'Europe, ça ne ressemble à rien d'autre, c'est un endroit magique. Il faut aller dans l'Oregon au moins une fois pour comprendre. Et pas que pour les Shins, Matt Groening, les Dandy Warhols et Chuck Palahniuk.

J’ai trouvé infiniment plus personnel le « Cadavre exquis » que ton blog et son adaptation en livre. Thème de l’auteur, de la création et de ses difficultés, de l’enfermement (ce qui me rappelle curieusement un court-métrage d’animation, n’est-ce pas ?) et du rapport aux proches. Et aussi la découverte d’un monde inconnu, celui de l’édition, ce qui me faisait penser à ton « aveu » fréquent d’une méconnaissance relative du monde de la BD, toi qui venais de l’animation et qui en avais peu lu avant d’en faire. Et que tu rattrapes à grandes enjambées passionnées (Notes aux lecteurs : allez voir sur le site de Madmoizelle.com les chroniques de Pénélope ; le crépitement passionnel agitant ses pupilles quand elle évoque les albums présentés est contagieux et vous envoie directement chez le libraire le plus proche).
Est-ce ardu d’ainsi livrer autant de soi dans un livre ? T’imagines-tu partir dans un domaine complètement inconnu ?
Eh ben euh, déjà, merci ! J'ai trouvé une bonne astuce pour me livrer sans me livrer, dans « Cadavre exquis ». La plupart des journalistes m'ont demandé quel était le rapport entre moi et Zoé, puisque c'est une fille et que c'est apparemment elle l'héroïne. C'est un personnage qui est venu se greffer en cours de route, puisqu'évidemment, moi c'était Thomas qui m'intéressait. Mais c'est l'avantage d'être dans la petite case "autobio fifille", on ne cherche pas plus loin, on se dit que je me suis identifiée à ce personnage-là. J'ai très envie de faire de la jeunesse, maintenant, pour tout te dire.
Au-delà du scénario et du dessin, tu as demandé à plusieurs coloristes de se pencher sur tes planches. Comment s’est passée cette phase, qui me semble avoir été tout autant hyperbossée ?
Alors oui et non. Je n'ai pas demandé à des coloristes, j'ai plutôt monté un atelier de coloristes clandestins en urgence ! Il restait deux semaines avant le rendu final, et je savais que je ne pourrai pas tout mettre en couleur toute seule.
Comme l'ensemble de la BD s'articule en tableaux, j'ai mis en couleur une page de chacune de ces scènes, en détaillant le plus possible. Ensuite j'ai recruté des volontaires qui avaient deux semaines devant eux (au nombre de 4). J'ai taylorisé et divisé avec des grands tableaux que je rayais au fur et à mesure. Je donnais à chacun la page couleur de référence d'une scène, et les 4-5 autres pages qui l'accompagnaient. Et je leur ai demandé de faire ce qu'il y a de plus ingrat : refaire pareil sur toutes les pages ! Reprendre la couleur du tapis, du pantalon, le petit effet dans la fenêtre etc. Après je passais derrière pour vérifier et reprendre ce qui ne m'allait pas, et hop, on passait à un autre groupe de page. Il y avait environ zéro marge de créativité pour les gens qui m'ont aidée, c'est pour ça que je les remercie beaucoup dans l'avant-propos de la BD : ce n'était vraiment pas très marrant. A part le fait qu'on s'était regroupés au même endroit, et qu'on se faisait des tournées de café et des petites blagues, et que ça devenait une vraie équipe au bout d'un moment ! Tout le monde était bien content quand c'est parti en impression.
Quelle fonction a pour toi la colorisation ?
C'est le moment que je préfère. C'est dommage, parce que c'est généralement le moment où il faut VRAIMENT se mettre à speeder !
Et, pour en revenir à la musique, quelles morceaux verrais-tu pour la bande-originale de ton album ?
Hmmm bonne question ! Je pense que chez Thomas, on écoute du Billie Holiday. Et quand Zoé est toute seule.... je ne sais pas, je répondrais bien Eels, mais c'est tellement connoté Shrek ! J'y réfléchirai ! Déjà que parfois je peux passer une demi-heure toute seule à m'amuser à imaginer quels acteurs pourraient les incarner !

Pénélope en « Tournée »
Le temps est pour toi à l’enchaînement des dédicaces. Vois-tu un nouveau public (voire des femmes sans marinières) pointer le bout de son nez à ces occasions avec « Cadavre exquis » ?
Eh ben en fait, j'ai toujours eu plein de mecs à mes dédicaces, donc non ça ne change pas grand chose. Le truc nouveau, c'est parfois des gens qui ne connaissent que « Cadavre exquis », et qui me disent " ah mais il parait que vous avez un blog aussi ? Je vais aller voir ça ! ". Voilà, c'est rigolo.
Une dédicace, c’est pour toi plus proche d’un festival de rock ou d’un concert de musique classique ?
C'est plus proche d'une journée de travail comme une autre, mais hors les murs (désolée de briser le mythe !).
Quel est le plus grand souvenir que tu aies gardé d’une dédicace (cadeaux de bouteilles de Pessac-Léognan et de Nuits-St-George exclus) ?
Mmmmm.... C'est un peu personnel, mais il y a quelques temps, j'ai exhumé d'un sac en plastique qui datait d'une dédicace, un petit papier qui accompagnait un bouquet de fleurs, qui m'attendait sur ma table de dédicace à mon arrivée. C'était une vieille vieille dédicace, il y a des mois de ça. Sur le coup, je n'avais pas cherché à comprendre, c'était un petit mot anonyme, sur un post it bien reconnaissable, d'une couleur très particulière. Et donc je suis retombée sur ce petit mot, et pour faire ma fière et montrer à mon mec que je suis trèèèès convoitée, je lui montre (faussement négligemment), comme pour lui dire que j'en reçois tellement que je ne fais même plus attention. Il a été très vexé de découvrir que je ne m'étais même pas rendue compte sur le coup que le mot était de lui, et que c'était lui qui était venu l'apporter avant ma dédicace. Comme je n'en avais jamais parlé, il pensait que je ne l'avais jamais eu. Et donc des mois après, je découvre que ce n'était pas un admirateur anonyme du tout, mais bien mon admirateur officiel qui s'était traîné jusqu'au Virgin ce jour là, pour me faire une surprise. Voilà, ça peut paraitre cucul comme histoire, mais c'est la première qui me vient à l'esprit, comme ça.

Et le conseil à donner aux libraires qui t’accueillent, du genre « choses à éviter absolument » ou « choses à faire pour bien m’accueillir, mais attention je ne fais pas ma rock star » ?
Bof, rien de spécial ! En général, les libraires sont cools.
Sur les lieux de dédicaces, y-a-t-il une librairie dans le monde où tu rêves que ton éditeur t’envoie dédicacer ? Pardon, y a-t-il une librairie dans le monde où tu rêves que ton éditeur s’il est un bon professionnel aimant son auteur doit t’envoyer ?
Hmmmm.... J'aimerais bien aller à Montréal, un jour !
Et si tu en avais le temps, ne rêverais-tu pas d’aller faire quelques dédicaces dans un coin ensoleillé et tranquille de Corse ou du Pays Basque, avec produits locaux à portée de mains ?
Non, tant qu'à aller en Corse, je préfère être en vacances, chez moi, qu'aller bosser au Album d'Ajaccio !
Penses-tu qu’un jour, une fois les lecteurs acclimatés aux différentes liseuses électroniques, IPad et autres, il y ait un abandon du format papier, que tout passera par le téléchargement illégal et que les auteurs BD rencontreront les mêmes difficultés que ceux de la musique, ne pouvant plus compter que sur les dédicaces/concerts pour assurer quelques revenus ?
Oui, je pense. Il ne faut pas se leurrer, et l'iPad est génial pour ça. Il a définitivement pulvérisé le dernier argument qui tenait encore à peu près la route, "c'est illisible, sur un écran de téléphone". Après, beaucoup de gens que je connais, dont moi, aiment l'objet, aiment acheter des BD papier, les ranger dans une bibliothèque, sentir le papier, mais je crois que c'est assez générationnel, comme les gens accros au 33 tours. Pour une génération qui a toujours eu accès à la culture gratuite en téléchargement, je pense qu'il n'y aura aucun problème. Il faut trouver d'autres raisons d'inciter les gens à aimer le papier, peut-être. C'est un débat très complexe, et puis tout le monde s'arrache déjà les cheveux dessus, alors je ne crois pas avoir quoi que ce soit de plus de très pertinent à ajouter à l'édifice !
Propos recueillis par Damian Leverd. Suite et fin de l'entretien paraitra mardi 24 août 2010 !
