INTERVIEW : Lommsek et sa thin red line (zéro).
Lommsek, maître du crayon en déplacement urbain, livre sa Ligne Zéro chez Vraoum, label de la maison d’édition Warum. La Révélation blog 2009 nous a accordé beaucoup de son temps, histoire de faire le tour de son réseau dessiné et de découvrir quelles ramifications l’ont mené à ce premier bel album.

Du blog underground à la suBDway
Damian Leverd : Tu as eu des planches diffusées dans le cadre de la Nébuleuse BD et du fanzine HDB. Intégrer le monde du fanzinat a-t-il une étape importante pour toi ?
Lommsek : Avant, je gribouillais seul, dans mon coin. On m'a proposé de participer au lancement du fanzine HDB. J'ai immédiatement accroché. Ca m'a permis de connaître le monde de l'édition. De faire des festivals. De rencontrer des auteurs. Et de me dire finalement, pourquoi pas moi ?
Tu as commencé à développer ton blog personnel « sur le tard » (2007, sauf erreur de ma part). Quelle vision as-tu de ce que tu as accompli et de ton évolution ?
En lançant mon blog, sur le tard, presque pour la blague, je ne m'attendais pas à gagner un prix à Angoulême, ni encore moins à publier un album. Ca a été une sacrée plate-forme de lancement genre Space Mountain mais sans les cris des gosses. Maintenant je me sens moins "blogueur BD" qu' "auteur BD qui tient un blog".
Pour tes choix de coloration, j’ai lu que tu avais opté techniquement pour un logiciel gratuit, en faisant au plus simple. As-tu évolué sur ce point ?
Oui. Pour sortir la belle bichromie de l'album LA LIGNE ZERO, j'ai dû prendre un cours accéléré de Photoshop. Et maintenant que j'en maîtrise les rudiments, j'avoue que ça me fait gagner encore plus de temps.
Et surtout, d’où vient cette fabuleuse idée du rouge, quasiment devenue un signe distinctif sur le web et désormais dans le monde du papier (j’ai même entendu parler de droits que tu toucherais pour chaque trajet entrepris sur la ligne de RER A au teint rubis si prononcé) ?
L'idée est venue d'elle-même en dessinant la toute première planche du métro qui pue. Le personnage coure dans le métro, s'essouffle et s'étrangle de rage, rouge de colère. D'autres histoires ont suivi, du même genre. Le rouge est resté. Le personnage est né comme ça.

Et les onomatopées germaniques de ton héros, d’où viennent-elles ?
De moi. Je dis "merde" en allemand quand je loupe le métro, ou quand une mémé m'écrase le pied avec son caddie. Après, j'ai décliné d'autres expressions avec un très mauvais accent : founderbarre, überclasse... Le plus marrant, c'est que l'allemand, à part schlague, schnell, ou achtung, j'y comprends rien. Moi j'ai pris espagnol en LV2 au collège.
Tu as créé Bringuebalés, œuvre indépendante diffusée sur ton blog, et tu la proposes d’ailleurs en autoédition. Quel bilan tires-tu de cette aventure en solitaire ?
Je me sentais à l'étroit dans le format "blog" : à peine commencée, l'histoire se termine sur la chute LOL-MDR. C'est comme de courir un 50 mètres chrono'. Avec Bringuebalés, j'ai pu prendre mon temps, en faisant gaffe à tenir la route jusqu'au bout des 96 pages. C'était comme d'apprendre à courir un marathon (oui, ces métaphores puent des pieds, mais je les assume).
Quels sont les enseignements que tu as tirés de ton passage sur 30 jours de BD ? Leur système de critiques par les autres contributeurs et lecteurs t’a-t-il permis d’avancer dans tes dessins ?
Mon passage chez 30 jours de BD m'a permis de toucher un lectorat plus large, et donc de m'adapter à des lecteurs qui ne connaissent pas mon univers ni mon style graphique. J'ai pu donc y proposer d'autres histoires, sans le moindre petit bout de métro. J'ai pris l'air, quoi.

La Ligne Zéro prend ses racines dans le blog de Lommsek.
Mais naturellement, ce livre procède d’emprunts mais surtout d’une réutilisation de la matière que tu y as exposée, au service d’une histoire aux multiples ramifications.
Comment fait-on pour traduire l’univers de Lommsek du blog à la BD ?
J'ai construit une aventure comico-burlesque à partir d'un univers que j'avais en tête depuis le début : le personnage grognon, le métro qui pue et une mystérieuse organisation qui contrôle la mendicité dans le métro (une note de blog en parlait en 2008 je crois).
Au niveau des choix pour reprendre telle idée ou pour la faire évoluer, le « succès » (visites, nombre de commentaire) du post sur le blog a-t-il pu jouer ? Ou les réactions dans les commentaires ?
Non. Je n'ai pas regardé la "popularité" de telle ou telle note. Je ne sais même pas si c'est réellement mesurable. J'ai pris ce qui me plaisait le plus, et surtout ce qui s'insérait le mieux dans l'histoire. J'ai dû écarter certains épisodes rigolos par manque de place. Tant pis, ce sera pour le deuxième tome.

Tu es un auteur qui a toujours concentré son temps de dessin dans les transports, qui séparent vie professionnelle et personnelle. Comment as-tu pu organiser ton travail pour la réalisation des planches ?
Au début, j'ai essayé de faire "comme les pros" : travailler mes planches au calme, chez moi, avec un gin tonic et France Inter en arrière-fond. Echec complet. Dessin miteux, personnages figés... Alors, sans rien dire à personne, j'ai commencé à dessiner deux planches dans le métro, puis trois. Puis tout le reste y est passé. Le premier album dessiné dans le métro. Appelez le Guiness. Vite.
On découvre dans ton album bien des révélations sur l’univers métro et bien des explications sur ce qui s’y déroule. Comment s’est faite la construction du scénario ? Etait-ce une idée générale qui précédait tes post sur ton blog, ou est-ce une remise en perspective de ton personnage et de ses aventures développés sur le web a posteriori ?
L'histoire de "La ligne Zéro" repose sur la théorie du complot : il ne faut pas croire ce que l'on voit, des liens cachés existent entre telle ou telle personne, tout est lié jusqu'au plus haut niveau, il ne faut pas en parler... Partant de là, c'est pas bien difficile de trouver des explications, même les plus farfelues. Je vous renvoie aux théories fumeuses sur le 11 septembre.
Il me semble qu’au-delà de ton identité visuelle forte, l’un des éléments caractéristiques de tes planches est leur dynamisme. Ecrire une histoire au long cours, sans arrêt en station, cela a-t-il été difficile pour ne pas perdre l’énergie propre à tes histoires courtes ?
L'expérience de Bringuebalés m'a beaucoup appris à ce sujet. Notamment à alterner action et blabla, sans trop de l'un ni trop de l'autre. Je pense m'en être pas trop mal sorti.
Plutôt fort bien que pas trop mal, de mon point de vue ! Justement, se lancer dans des planches plus statiques, pour moduler le rythme de ton récit, cela a-t-il été plus complexe pour toi ?
Pas du tout, c'est très reposant au contraire. Parce que la difficulté en dessin (de mon point de vue, hein, je vais pas vous faire une thèse ni un cours), c'est justement de traduire le mouvement et de donner "du" souffle aux coups de stylos.
Ta chute, virevoltante comme un tourniquet, surprenante et implacable (et légèrement méchamment jubilatoire), elle t’est venue d’où ?
Merci pour l'image du tourniquet. En fait, j'ai pensé à cette fin pour donner envie au lecteur de relire, vérifier, douter, contester, et finalement reconnaître qu'il a été piégé comme tout le monde. Le pari était osé et pas courant dans la BD actuelle, mais je me suis dit, tant qu'à faire, c'est mon album, et peut-être mon dernier, alors faisons-nous plaisir, nom d'un chien !
De façon plus générale, j’ai vu bon nombre de références BD, allant des cagoules sorties directement de chez Hergé en passant par des allusions à une certaine revue BD ensoleillée. C’est une manifestation de la passion pour le phylactère ? À quels autres auteurs aurais-tu envie d’adresser un clin d’œil ?
Oui, "La Ligne zéro" est truffée de clins d'oeil à la BD mais pas seulement : à la musique, à la publicité, au cinéma... Shaïzeuh : en fait, j'adresse un clin d'oeil à la Terre entière !
Et derrière tout cela, quels sont les univers littéraires, cinématographiques ou BD qui ont pu nourrir ton monde sous-terrain de la Ligne Zéro ?
Dans la Ligne Zéro, je me suis un peu inspiré de Jules Vernes pour les décors sous terre, mais aussi de Jean-Michel Ribes (cf. "Palace", qui passait sur Antenne 2 dans les années 1980) pour décrire l'univers déjanté du groupe M, et enfin... ouais, allez, rendons à César... : Alfred Hitchcock pour la construction du scénario.

Propos recueillis par Damian Leverd. La suite de l'entretien paraitra samedi 12 juin 2010 !
Bravo mon Lommsek, c'est toi le plus fort, tes réponses sont implacables, je suis fier de toi.
Je ne comprends pas. D'habitude, le gin tonic avec France Inter en arrière-fond, ça marche très bien.
