INTERVIEW : Martin Vidberg dans "Le Parrain", Acte 1
Dix années.
Le temps nécessaire pour que Martin Vidberg trace son destin dessiné sur le net, pour ensuite arriver dans nos bibliothèques, du Journal d’un remplaçant à son récent Perdus sur une île déserte. Petit Format a sollicité une audience auprès du Parrain du Festibog 2010 à venir. Plongée dans le monde de l’homme régnant sur le cyberespace illustré franc-comtois, et désormais bien au-delà.

Première période : L'ascension du Parrain
Damian Leverd : Martin, comment avez-vous progressivement investi le monde du dessin au cours de votre jeunesse ?
Martin Vidberg : J'aimerais bien dire que j'ai toujours dessiné et toujours souhaité en faire mon métier, mais je n'ai rien fait de particulier pour devenir dessinateur. Evidemment, je m'inventais des histoires et je construisais mes propres magazines mais probablement pas davantage que d'autres gamins.
Je n'ai pas fait d'étude de dessin, adolescent je passais mon temps devant l'ordinateur et je ne me suis remis au dessin qu'en faculté, alors que j'avais prévu de devenir instit.
A ce propos, quel était votre ordinateur d’enfance ? Plutôt MO5 ou Amstrad CPC ?
Mon instit avait un MO5 à cassettes si je me souviens bien. Mais mon premier ordi personnel était équipé de Windows 95.
Manier le crayon, était-ce un moyen pour faire régner votre ordre, notamment le fond des amphis de géographie puis de l’Institut universitaire de formation des maîtres que vous fréquentiez ?
Ah ben voilà, je vois que tu as potassé mes précédentes fabuleuses interviews. J'ai toujours eu besoin de m'inventer des histoires et des univers et comme je me suis beaucoup ennuyé en faculté, ce fut une période d'intenses créations.
Comment s’est passée votre arrivée sur la toile il y a près de 10 ans ?
Dès que j'ai eu un ordinateur équipé d'une connexion Internet, en octobre 2000, j'ai ouvert un site et j'ai commencé à y publier mes dessins. Je regrette de ne pas avoir conservé mes stats de visites de l'époque mais je connaissais probablement tous les visiteurs.
Le blog a joué un rôle prépondérant pour l’exposition de votre Journal d’un remplaçant. Comment avez-vous conçu initialement cette plongée dans le statut d’ « homme de main » de l’éducation nationale, en proie sinon à une certaine violence, en tout cas à la confrontation à celle parfois supportée par plusieurs élèves ?
Ah zut, une fois encore je n'ai pas de super réponse à fournir sur la conception de ce bouquin, qui n'a pas du tout été réfléchie. Le point de départ était l'envie de partager ma vision d'un métier que je jugeais finalement méconnu mais je n'avais aucune idée de ce qui allait arriver durant cette année que j'ai racontée au jour le jour. Et encore moins que cela donnerait lieu à une BD disponible dans le commerce.

Vous parvenez, largement au-delà du Journal, à exposer, quand l’actualité le commande, votre vision de l’éducation nationale et de son personnel sous un jour humoristique et, surtout, nuancé. Est-ce important d’ainsi témoigner et tenter d’apporter votre vision sur le monde de l’enseignement ?
Non, ce n’est pas « important », je ne me donne aucun rôle et aucune importance particulière, je parle en priorité de ce qui me touche et l’éducation nationale en fait naturellement partie.
Si le temps nécessaire vous était donné, quels projets développeriez-vous sur ce thème de l’éducation ?
Question difficile ! Comme beaucoup d’auteurs j’enchaîne 3 projets et 10 envies par jour que j’abandonne la plupart du temps avant même de les commencer.
Et comme beaucoup d’auteur, j’ai du mal à parler de mes envies peut-être un peu par superstition mais surtout parce que je ne suis pas certain qu’elles n’auront pas complètement changé quand cette interview sera publiée.
Le rythme et la découpe de vos cases sur le Journal d’un remplaçant ont-ils été orientés uniquement en fonction d’une diffusion papier ? Avec le recul, quels éléments changeriez-vous ?
À cette époque, la fréquentation du blog était encore anecdotique et je n'avais pas de statistiques sur les pages de ce journal. Je l'ai donc vraiment fait en me disant que cette expérience allait m'apprendre à dessiner une BD papier même si je ne la publiais pas au final. Pour cette raison, j'ai du mal à la juger avec du recul et envisager ce que je ferai autrement aujourd'hui : je ne la referai pas. Aujourd'hui, j'ai d'autres envies et d'autres perspectives.

Vous avez déménagé nombre de fois d’adresse sur le net depuis votre arrivée sur la toile. Quel regard portez-vous sur vos travaux en ligne passés et votre évolution depuis lors ? Fallait-il, en bon futur Parrain, effacer les traces du passé pour acquérir une certaine respectabilité ?
J'ai déménagé par nécessité. De mémoire, j'ai ouvert mon premier blog sur multimania, un site qui a disparu, puis sur free qui ramait affreusement. Ensuite, Bulledair m'a offert un petit espace qui m'a rendu bien service avant de me rendre compte qu'il fallait que je gère moi même mon hébergement.
Aujourd'hui, j'ai donc mon propre site et je publie parallèlement sur leMonde.fr. Il doit rester plein de traces un peu partout de tout cela.
Aux questions concernant vos influences, vous répondez fréquemment qu’a joué un rôle prépondérant le capo di tutti capi français de l’art figuratif, Lewis Trondheim (au patronyme curieusement plus septentrional qu’italo-américain).
D’autres dessinateurs, cinéastes, artistes de façon plus générale vous ont-ils influencé ou vous influencent-ils par leur art de la narration, du trait, du plan, de la mise en scène... ?
Je lisais Picsou Magazine étant gamin. Pour le reste, je me suis mis à lire des BD de tout horizon sur le tard. Tout m'inspire mais je crois bien que Trondheim est le seul auteur qui m'a vraiment donné envie de dessiner.
Efficacité du trait et recherche permanente dans la narration et le cadre sont-elles également votre profession de foi ?
J'aimerais bien avoir une profession de foi mais non, je navigue à vue sans tableau de bord.
La colorisation s’est finalement développée dans vos dessins, après avoir été absente de votre Journal d’un remplaçant. Quelle importance prend-elle dans votre travail de dessinateur ? Quels sont vos modèles, pour en pas dire vos consigliere, en la matière, outre Gally, sur votre JO 2012 ?
Je suis nul en colorisation et je l'assume sans problème. Je me contente de remplir mes zones d'aplats de couleurs et de rajouter une ombre distinguée. Je crois que le fait d'être instit et de crouler sous les dessins à rendre m'empêche de faire des recherches plus poussées dans le domaine. J'essaye surtout d'être efficace et rapide.
Parrain Vidberg, vous œuvrez dans le dessin en déployant votre influence. Quel regard portez-vous sur les opérations communes menées sur les Passeurs avec Mickaël Roux et Thorn ou Nemo7 sur « Le blog » ?
J'ai été très content de faire ces albums qui m'ont appris pas mal de choses dans la conception d'une bande dessinée. "Le journal d'un remplaçant" s'était fait tout seul sans y réfléchir. Là, il a fallu construire les albums de manière beaucoup plus réfléchie. Depuis je n'ai pas eu le temps, encore une fois, de me lancer dans de nouveaux projets avec un dessinateur ou un scénariste. C'est un vrai regret.

Quelle est votre vision des publications dans des collectifs, notamment celles menées par Onapratut ? S’agit-il d’exécutions sur commande et/ou de sorties hors de vos terres, à la recherche de nouveaux compagnons dans vos (basses) œuvres dessinées ?
La plupart des dessinateurs travaillent seuls et ne demandent pas mieux que d'intégrer une équipe et de profiter d'un peu d'émulation. C'est la raison pour laquelle j'étais ravi de participer à l'aventure Onapratut. Même nous étions tous archi débutants sur les premiers numéros et donc pas très bons.
Y-a-t-il des évolutions pour lesquels vous voudriez opter (intégration d’animation flash par exemple) ? De façon générale, quel regard portez-vous sur les innovations techniques qui sont développées dans le dessin en ligne ?
Ah ben oui, j'adorerais savoir programmer en flash.
Concernant les « évolutions techniques », je regarde avec curiosité les tentatives de BD sur iphone ou sur internet mais rien ne m'emballe vraiment. Je n'aime pas avoir à cliquer à chaque case pour lire la suivante, et encore moins les défilements imposés des cases. Le format blog qui permet déjà pas mal de chose me semble toujours celui qui offre le plus de liberté pour les auteurs et de confort pour les lecteurs.
Comment envisagez-vous la diffusion en ligne payante de BD et d’illustrations ?
Comme je vis en grande partie de la BD et que j'aime beaucoup la diffuser sur Internet, j'aimerais bien que ce soit possible. Je suis partant pour tenter l'expérience si je trouve une forme adéquate.
Réfléchissez-vous d’ors et déjà à systématiquement faire le lien entre diffusion papier de votre œuvre et diffusion numérique (réflexion sur le découpage, sur le rythme de leur récit, si votre travail est diffusé sur le net, sur Smartphone, etc…) ?
Non, rien de ce que je diffuse sur Internet n’est destiné à être publié sur papier, je n’ai pas de contrat et aucun éditeur pour cela. J’en arrive à me demander si je ne suis pas le seul blogueur à ne pas faire éditer son blog :o)
Propos recueillis par Damian Leverd. La suite de l'entretien paraitra lundi 3 mai 2010 !

